• 18 février 2019
  • Paris
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Table ronde 2- Lutter contre la marchandisation de l’éducation – Intervention de Duncan Smith

Intervention de Duncan R. Smith, Coordinateur de l’Internationale de l’Éducation (IE) pour les services administratifs 

Bonjour à toutes et tous.

Je travaille depuis 18 ans à l’Internationale de l’Education (IE) après une courte carrière d’enseignant dans l’enseignement privé. Depuis deux ans, je suis l’observateur de l’IE auprès du Bureau du CSFEF et ce dernier s’acharne en quelque sorte à vouloir me faire parler de privatisation et de marchandisation. C’est peut-être dans mon cas un acharnement thérapeutique…

Cela fait désormais onze années que l’IE s’attaque de façon structurelle à la privatisation et à la marchandisation de l’éducation. Une vingtaine de résolutions ont été adoptées par nos affiliés lors des Congrès mondiaux organisés depuis la création de l’IE en 1993. Ces résolutions ont engagé l’organisation et ses affiliés dans une réflexion sur la privatisation et la marchandisation de l’éducation, et dans l’action commune contre la prolifération de l’idéologie néo-libérale.

Avant toute autre chose, un rappel. L’IE n’est PAS opposée à l’école privée, qui existait bien avant l’école publique, et elle compte d’ailleurs parmi ses organisations membres quelques syndicats affiliant exclusivement ou majoritairement dans l’éducation privée. C’est le cas notamment du SYNTESPRIC/Cameroun, dont nous avons un représentant ici dans la salle. Et puis rappelons également qu’il existe une grande variété de modèles d’écoles privées (écoles confessionnelles ou religieuses, écoles gérées par des ONG en milieu rural, les écoles borlette en Haïti, écoles pour enfants d’expatriés, collèges élitistes etc.) et que, fort heureusement, la majorité d’entre elles ne sont pas à but lucratif.

Mais je dois profiter de cette table ronde pour lancer un appel à l’aide sur des questions de terminologie. Si, en français, on souhaite opérer une distinction entre privatisation et marchandisation, cette distinction est-elle la même en France et au Québec, et dans l’Afrique francophone ? La commercialisation et la marchandisation sont-elles la même chose ? L’IE organisera son 8e Congrès mondial l’été prochain, et nous souhaitons que les résolutions et autres documents politiques qui traitent de ces sujets ne laissent aucun doute lorsqu’ils sont traduits de l’anglais au français et vice versa. Peut-être la Fédération Canadienne des Enseignantes et Enseignants (FCE), qui évolue dans les deux registres linguistiques, pourra-t-elle nous aider à rester vigilants.

L’étude sur la privatisation cachée dans l’éducation publiée par l’IE en 2008 (Ball et Youdell) faisait la distinction entre la privatisation exogène et le privatisation endogène. Elle est exogène quand des opérateurs privés investissent l’éducation dans le but de réaliser un profit. Elle est endogène quand les acteurs de l’éducation publique sont appelés à utiliser les méthodes du privé, jugées plus efficaces.

Quand on parle de marchandisation de l’éducation, en anglais (commercialisation), on fait généralement référence à la privatisation endogène, qui est donc une privatisation dans l’éducation plutôt que de l’éducation elle-même. On peut la définir sommairement comme l’importation d’idées, de méthodes et de pratiques du secteur privé dans le secteur public. On promeut le choix des écoles, le transfert des budgets vers les écoles, la compétition entre établissements scolaires, le financement sur base de contrats, la gestion axée sur la performance et enfin l’esprit d’entreprise.

C’est la théorie de la Nouvelle Gestion Publique, née aux Etats-Unis dans les années 1960 (Ecole de Chicago) et portée dans les années 1980 par Margaret Thatcher, Ronald Reagan et le général Augusto Pinochet, qui sous-tend cette privatisation endogène. Le Royaume-Uni, les Etats-Unis, le Chili et la Nouvelle-Zélande sont d’ailleurs les quatre pays pionniers de la marchandisation de l’éducation. Aujourd’hui, cette Nouvelle Gestion Publique est féconde dans les pays anglo-saxons, certains pays européens (non anglophones), en Amérique latine et en Asie du Sud-Est. Vous l’aurez compris : il y a peu de pays francophones dans cette liste. Mais il est clair que sous Macron, la France entend rattraper son retard. Et que les pays d’Afrique francophone, comme tous les pays en développement, sont très vulnérables de par le sous-financement des systèmes éducatifs et l’utilisation qui est faite par les gouvernants des résultats d’études comme celle du PASEC.

(Ball et Youdell parlaient de privatisation cachée dans ce cas, parce que ces méthodes et pratiques ne sont jamais présentées comme étant de la privatisation et ne font pas l’objet d’un débat public.)

L’importance sociétale de cette marchandisation est claire : on passe d’une éducation publique bénéficiant l’ensemble de la communauté, favorisant le vivre ensemble, à une éducation privée ne servant plus que les intérêts de l’individu, des employeurs et de l’économie en général. Sous la guise de « réformes scolaires » présentées comme faussement « modernes », des différences apparaissent entre les écoles, donnant désormais un choix aux parents entre les meilleures et les moins bonnes.

Vous connaissez la suite : on retrouve les enfants de milieux socioculturels plus favorisés dans les meilleures écoles. Au niveau des personnels, les conditions d’emploi ne dépendent plus du niveau de qualification, et dans les cas extrêmes on va jusqu’à offrir des primes spéciales aux enseignants dans les matières où il y a une forte pénurie. Les chefs d’établissements ne sont plus des enseignants mais des gestionnaires sans formation pédagogique, auxquels on adjoint des consultants… On dénonce les conventions collectives, et puis comme c’est désormais le cas dans plusieurs états américains, tout le corps enseignant est limogé en fin d’année scolaire et seuls celles et ceux dont les élèves auront le mieux réussi auront la certitude d’être réembauchés en début d’année scolaire suivante.

Cette vision d’horreur de l’éducation est celle que nous combattons avec la voie syndicale qui est la nôtre, avec nos moyens limités aussi.

Je voudrais ensuite aborder très brièvement le rôle des ONG dans l’éducation. Lors de l’orientation que je donne aux stagiaires et aux nouveaux membres du personnel de l’IE, je suis frappé de noter que beaucoup d’entre eux ignorent les différences fondamentales qui existent entre syndicats et ONG ! Il y a donc toute une éducation à refaire chez les populations les plus jeunes, et parfois auprès de nos propres affiliés. Quand vous êtes en partenariat avec des ONG, posez-vous la question de savoir si vous partagez les mêmes valeurs, les mêmes intérêts. Certaines ONG actives dans l’éducation, dans certains pays, sont  complices ou même acteurs de la marchandisation. En République dominicaine, certaines ONG ont même remplacé les syndicats autour de la table des négociations et dans le dialogue social, ce qui est hallucinant.

Et j’en viens à la non-participation de l’IE à la Conférence de Dakar organisée en octobre 2017 par la société civile francophone sur la thématique de la privatisation et la marchandisation de l’éducation. Nous étions heureux que le CSFEF et que plusieurs d’entre vous y soient, mais l’IE a dû décliner l’invitation afin de préserver l’intégrité de son plaidoyer. En effet, nous disons que nous n’avons aucune recommandation à formuler aux acteurs privés, parce que cela reviendrait à les légitimer. Notre seule ligne, qui peut parfois paraitre un peu raide, est de rappeler aux gouvernements leurs obligations et de les tenir responsables lorsqu’ils ne remplissent pas leurs engagements de garantir le financement adéquat d’un service public d’éducation gratuite et de qualité pour toutes et tous. Imaginez une conversation de notre Secrétaire général avec les responsables de la Banque mondiale, où ils lui diraient : « Mais Monsieur le Secrétaire général, pourquoi insistez-vous tant sur les systèmes d’éducation publique, alors que par ailleurs vous travaillez sur des recommandations aux acteurs privés ? »

Alors, en réponse à cette marchandisation croissante de l’éducation, l’IE entreprend plusieurs actions qui dépassent cette seule campagne de Réponse mondiale que vous connaissez déjà.

  1. Il y a d’abord, bien entendu, le plaidoyer auprès des organisations intergouvernementales, l’UNESCO bien sûr, avec laquelle nous entretenons une collaboration franche et fructueuse, comme vous avez pu vous en apercevoir lors de la cérémonie d’ouverture hier. Il y a l’OIT bien sûr, concernant laquelle nous avons cependant quelques inquiétudes, les ONG y prenant une place de plus en plus prépondérante. Et puis il y a la Banque mondiale, qui n’est pas notre meilleure amie.

Sur cette diapositive (1), vous pouvez voir un extrait d’une Lettre ouverte adressée par l’IE à la Banque mondiale ces derniers jours, au sujet de son nouveau Rapport Mondial du Développement concernant lequel nous avons les plus grande inquiétudes. En effet, comme vous pouvez le voir dans l’extrait, l’idéologie qui la sous-tend est des plus inquiétantes. Il est partout question de « capital humain », mais il n’y a pas une seule référence aux droits humains. Il est question de « capital social » mais pas de « justice sociale ». Quelle vision pitoyable de notre monde !

  1. Il y a également la participation active aux délibérations d’instances comme le Partenariat Mondial pour l’Education, dans lequel nous siégeons et où nous jouons un rôle de vigilance. C’est, pour ceux qui l’ignorent, un des mécanismes de financement des ODD. Et l’IE ne peut accepter que des sommes conséquentes, prévues pour garantir l’accès à l’école de millions d’enfants, soient détournées au profit d’acteurs privés cherchant à se substituer aux systèmes publics dans la réalisation de cette mission. C’est ainsi que l’année dernière, l’IE est intervenue afin de faire bloquer un transfert de 41 millions de dollars au Liberia, qui avait vendu – oui, vendu – une première tranche de 200 écoles à une entreprise privée.
  2. Venons-en à notre Réponse mondiale, cette campagne structurée de lutte contre la marchandisation lancée de notre Congrès mondial de 2015. Comme le savent déjà celles et ceux parmi vous étaient à l’atelier de Grand-Bassam au mois de mai, elle est axée sur l’unité syndicale (et j’en profite pour saluer les efforts de nos collègues burkinabés où une douzaine de syndicats de l’éducation sont occupés à former une fédération), le développement des capacités et la solidarité entre toutes les enseignantes et enseignants puisque la marchandisation les concerne tous. Dans tous les pays où nous intervenons, la méthodologie est la même et fondée sur la recherche originale et spécifique sur le développement de la privatisation dans le système scolaire, recherche qui est ensuite présentée officiellement lors d’un point de presse en présence de tous nos affiliés.

[SLIDE] A l’écran, vous pouvez voir la carte des pays où l’IE a entrepris des activités nationales ou sous-régionales dans le cadre de sa Réponse mondiale. La faible représentation des pays francophones ne correspond-t-elle pas au degré d’avancement moins rapide de la marchandisation de l’éducation en francophonie ?

[SLIDE] Je tiens à partager maintenant l’extrait d’un appel d’action urgente envoyé par l’IE à ses affilié dans vingt pays, qui devraient faire l’objet d’un projet pilote d’une nouvelle initiative de financement appelée, en anglais, « Education Outcomes Fund » (qu’on peut traduire par Fonds pour les Résultats dans l’Education). Alors que les Objectifs du Développement Durable ont été adoptés il y a trois ans, voici déjà une quatrième initiative de financement, celle-ci, de surcroît, visant à transférer des fonds publics pour le financement par des acteurs privés d’initiatives facilitant la mise en œuvre de l’ODD 4.

Et je peux déjà vous annoncer qu’il y aura, lors du prochain Congrès de l’IE, une résolution visant à poursuivre et même à étendre cette Réponse mondiale.

  1. Il y a également un quatrième axe de travail, relativement récent et dont vous n’êtes sans doute pas encore au courant. L’IE est occupée à préparer un cadre de normes professionnelles, qu’il souhaite proposer à ses affiliés qui y trouveraient un besoin. [SLIDE] A l’écran figure un extrait du document proposé à notre Bureau exécutif lors de sa réunion du mois de janvier. Vous le savez : il importe que les enseignants gardent la maitrise de leur profession et, face aux multiples initiatives de gouvernements qui souhaitent empiéter sur leur autonomie professionnelle, qu’ils en reprennent le contrôle.
  2. Finalement, je voudrais à nouveau souligner l’importance des outils syndicaux que sont la recherche syndicale [SLIDE] et la communication. L’IE dispose d’une page Issuu, dont vous pouvez voir l’adresse à l’écran, où vous pourrez télécharger gratuitement les études que l’IE publie, trop souvent en anglais uniquement, sur des sujets où la marchandisation tient une place importante. A l’avenir, nous souhaiterons développer davantage encore nos réseaux de chercheurs dans les régions, particulièrement en Afrique. Et puis, la communication. Prend-t-on bien la peine de parler de nos succès, de nos victoires, et de les partager le plus généreusement possible avec nos affiliés ?

Chers collègues, alors que de nouveaux dangers menacent, ceux de l’intelligence artificielle qu’on voudrait utiliser pour remplacer l’enseignant humain [SLIDE], ultime solution miracle des grands acteurs privés, nous devons rester unis, plus que jamais, parler d’une même voix et agir de concert pour imposer notre vision de l’éducation, et reprendre le contrôle de notre profession.

Je vous remercie.

 

(1) Les diapositives sont disponibles sur ce Power point:

Power Point de présentation


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