• 30 octobre 2018
  • Paris
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Table ronde 2 – La lutte contre la marchandisation de l’éducation – Intervention de Josué Mérilien

Intervention de  Josué  Mérilien, coordonnateur général de l’Union nationale  des normaliennes et normaliens haïtiens (UNNOH)

Je suis vraiment content d’être avec vous dans le cadre de la XVIe Rencontre du Comité Syndical Francophone de l’Education et la Formation (CSFEF) et heureux également de communiquer avec vous sur un sujet d’actualité qui nous interpelle tous et toutes et qui rime avec le néolibéralisme triomphant. Il s’agit de la marchandisation de l’éducation. 

Vous conviendrez particulièrement avec moi que cette réflexion devra nous conduire vers la définition de nouvelles perspectives de luttes qu’il importe résolument de gagner pour le mieux-être et le mieux-vivre ensemble dans nos sociétés marquées par un individualisme outré, fragilisées par le triomphe du capitalisme mondialisé qui transforme tout en marchandise,  notamment l’éducation. Oui, dans nos sociétés actuelles, pour parodier l’artiste Daniel Guichard, dans sa chanson L’Indien : « Un homme ça vaut pas cher dans le jeu des affaires ». En effet, on veut tout privatiser : l’eau en général, la mer, les nuages qui passent, le vent (s’il était possible), nos rêves… Voilà où se trouve désormais le salut du monde ! 

À ce niveau, surgissent des questions d’importance : Quel avenir pour l’humanité ? Quel sera le destin de l’homme quand tout sera privé ? 

En effet, « Quand tout sera privatisé,  le monde sera privé de tout ». Autrement dit, les citoyennes et citoyens seront dépossédés de tout. Le monde sera sans nul doute dépouillé de tout ce qui lui donne sens, consistance ou raison d’être. Il sera ainsi vidé de son  essence. 

Quand tout sera privatisé ou marchandisé, le monde sera totalement  privé des valeurs humaines et citoyennes fondamentales qui nous instituent comme personne humaine d’abord et ensuite comme citoyens. Le bien commun, je dirais, les biens créés et hérités qui nous appartiennent  tous et toutes que nous partageons ensemble sont en train dêtre  privatisés. La privatisation de l’éducation et aussi sa marchandisation la dénature et la transforme en simple outil de fabrication de corps obscurs, soumis et aptes à s’ajuster. Dans ce contexte, l’éducation ainsi  désorientée perd son essence et devient incapable de former des citoyennes et citoyens critiques, responsables et solidaires, capables de contribuer à la construction d’un monde vivable, humain et juste. 

Dans ce cadre, pour mieux clarifier le phénomène de la marchandisation de l’éducation, nous tenterons de questionner sa nature fondamentale, et également de mettre en lumière le lien existant entre un tel phénomène et le développement du capitalisme mondialisé. De plus, nous tâcherons de relever les dangers actuels et futurs qu’il représente,  de souligner la nécessité d’une véritable lutte contre la marchandisation de l’éducation et le système  économique qui le maintient, à savoir  le capitalisme mondialisé. Nous essaierons également de signaler les exigences d’une telle lutte et au final, proposer quelques pistes d’actions. 

Marchandisation de l’éducation: tentative de clarification 

Le phénomène de marchandisation de l’éducation la ravale au rang de marchandise et entend ainsi la soumettre à la loi du marché. L’éducation, considérée comme bien commun, cesse alors de l’être pour devenir un simple produit commercial ou commercialisable vendu à des clients (les élèves, les étudiants, les parents, etc) considérés comme de simples consommateurs. Ce phénomène aboutit à la mise  sous la tutelle du marché du travail de l’institution scolaire et universitaire. Selon les auteurs Christian Laval, Francis Vergne, Pierre Clément et Guy Dreux : « Cette subordination accrue au marché du travail, au financement privé et à une compétition sociale plus intense entre les classes et les groupes sociaux, fait de l’école un espace où se déploie, de multiples manières, la norme sociale propre au capitalisme contemporain.[1] » Il s’agit, dans cette logique, de tout transformer en marchandise. Ce qui revient à tout réduire à un produit de consommation, produit pouvant être exposé  ou placé sur un marché. Dans ces conditions, la marchandisation de l’éducation ne représente-t-elle pas un véritable danger pour le présent et l’avenir de l’humanité ? Et… que faire ? 

Les dangers de la marchandisation de l’éducation 

Cette dynamique de marchandisation renvoie à une vision de l’éducation comme bien marchand. Partant de cette logique marchande, les tenants de la marchandisation de l’éducation visent, dans le cadre de la mondialisation capitaliste, à démanteler les systèmes publics d’enseignement, à livrer ainsi l’éducation des citoyennes et citoyens aux mains du secteur privé. Ils entendent, au final, transformer  l’éducation, qui est un bien public, en une marchandise, c’est-à-dire « un bien produit en vue d’être vendu sur le marché.[2] » La marchandisation de l’éducation entretient sa privatisation, consacre son abandon aux mains d’investisseurs privés. L’éducation est ainsi dénaturée et détournée de ses finalités essentielles. Elle devient « un service à vendre en vue d’un profit [3] »au lieu d’être un service public[4]accessible à tous et à toutes, garanti directement par l’autorité publique.  

Haïti représente un cas particulier illustrant le phénomène de la marchandisation de l’éducation. En Haïti, le poids du privé dans le secteur de l’éducation n’a cessé, au fil du temps, de s’accroitre de manière exponentielle. Plus de 90% des écoles sont privées selon la dernière enquête du Fonds des Nations Unies pour l’Enfance (UNICEF) alors que la majorité de la population haïtienne est au chômage, donc incapable de payer pour leurs enfants les frais de scolarité souvent exorbitants. Cela constitue un véritable crime social perpétré contre les enfants des masses défavorisées, crime qu’il importe de réparer impérativement par l’établissement d’un système d’éducation publique équitable, capable d’assurer désormais l’accès gratuit de tous et de toutes à une éducation de qualité.   

Dans cette perspective, il s’agit de lutter contre la marchandisation de l’éducation, phénomène qui la rejette loin de ses finalités essentielles pour la mettre au service de finalités économiques  et la transformer en un bien de consommation, bien valorisé désormais en fonction de sa capacité à répondre aux besoins du marché. De l’avis des auteurs Pierre Salama et Jacques Valier, le but  de l’éducation ainsi altéré« n’est plus d’abord de transmettre des savoirs et de former des personnes ou des citoyens, mais de former des travailleurs et travailleuses[5] », donc des individus assujettis au marché. 

En fait, ce phénomène conduit à une nouvelle école, une école désorientée chargée ou obligée de former en fonction des besoins quasi exclusifs du marché ou de formater les esprits suivant les attentes des tenants du capital ou des employeurs. Elle a, dans ce cadre, la mission de produire des gens dociles et flexibles, prompts à  s’adapter, c’est-à-dire  capables de tout accepter, de se plier aux nouvelles exigences du marché du travail ou de se comporter comme le veut le système. 

Le phénomène de la marchandisation de l’éducation entend sonner le glas « d’un enseignement fondé sur l’égalité des chances et la gratuité [6] », c’est-à-dire, une éducation qui soit à même d’assurer gratuitement la formation des citoyenne et citoyens.

En outre, le projet charrié par les tenants de la marchandisation de l’éducation est pernicieux, dangereux. Car son objectif, à peine voilé, est de démanteler l’éducation publique et livrer ainsi l’éducation des citoyens au secteur privé.  Il s’agit dans cette logique de faire de l’éducation un marché lucratif attirant très fortement de plus en plus les investisseurs privés, incluant des entreprises multinationales, à la recherche du « profit à tout prix » selon le mot du sociologue Jean Ziegler. Dans cette logique, il faut avoir beaucoup d’argent pour être en mesure de s’offrir ou d’offrir à ses enfants une éducation de  qualité qui devient, selon l’écrivain haïtien Jean Anil Louis-Juste, « un bien à acquérir sur le marché. Comme toute marchandise, elle est à la disposition des groupes solvables, et la rationalité du capital commande sa ‘’fabrication’.’[7] »  

Ainsi, un grand nombre d’enfants et de jeunes, issus de familles défavorisées, privés de moyens financiers, n’ont pas accès, de fait, à l’éducation et sont condamnés à être dépossédés du droit même d’espérer. Cela conduit tout droit au renforcement de l’exclusion, des inégalités sociales, de la violence et donc à la fragilisation du futur des sociétés. 

Toujours de l’avis du professeur Jean Anil Louis-Juste, cité dans l’ouvrage Haïti, Education à la Citoyenneté, enjeux et perspectives : « Cette approche économiciste de l’éducation a révélé plus que jamais la dimension politique de la pratique éducative. En difficulté, le capital entreprend de contrôler de plus en plus des espaces jusque-là réservés à des domaines prioritaires d’intervention étatique. [8]». 

 Car, avec la marchandisation de l’éducation et à l’ère d’une compétitivité mondiale accrue, le philosophe Ricardo Petrella estime que « la sphère éducative tend à se transformer en un « lieu » où l’on apprend une culture de guerre (chacun pour soi, réussir mieux que les autres et à leur place) plutôt qu’une culture de vie (vivre ensemble avec les autres, dans l’intérêt général)[9] » 

C’est là un grand danger pour le présent et l’avenir,  car la priorité est accordée à l’intérêt économique des dominants au détriment de l’intérêt général. Dans une telle dynamique, les enfants et les jeunes issus des milieux défavorisés n’ont pas la possibilité ou le droit de poursuivre des études avancées ou des études tout court. De plus, étudier est désormais lié ou conditionné à la capacité de payer ou d’acheter l’éducation, bien public transformé en marchandise. 

Quelles sont, dans ces conditions, les actions concrètes à envisager pour contrer le phénomène dangereux de la marchandisation de l’éducation ? 

Catherine Chabrun formule une première réponse : ‘Il s’agit « d’assurer une mobilisation collective contre ce phénomène grandissant qui a un impact terrible sur tous les secteurs de l’éducation, formelle et non formelle, d’alerter les acteurs de la société civile et politique, de les sensibiliser aux dangers inhérents au processus de marchandisation de l’éducation, qui crée de l’injustice sociale et met en péril l’avenir de nos sociétés. »[10]  

Pour contrer ce phénomène, il faut inévitablement une forte mobilisation citoyenne qui passe par le renforcement des organisations sociales en lutte pour qu’elles puissent s’imposer comme force sociale de résistance et forcer les pouvoirs publics à assumer leur responsabilité en matière d’éducation. Car, l’Etat exerce un  rôle important en matière d’accessibilité  gratuite  de tous et de toutes à l’éducation.  En pratique, écrit Jean-Pierre Proulx,  « seul l’État, en tant que responsable premier du bien commun et de la justice distributive, est capable d’assurer cette accessibilité à tous et en pleine égalité, grâce aux impôts et aux taxes qu’il perçoit des citoyens et des entreprises[11]. »  

Cela implique évidemment des actions citoyennes visant la promotion systématique de l’éducation publique de qualité ou le développement organisé de systèmes publics d’éducation pour garantir effectivement l’accès  gratuit de  tous et de toutes à une éducation de qualité. En outre, de telles actions citoyennes doivent s’orienter vers la transformation de l’État pour le rendre apte à jouer son rôle de premier responsable du bien commun et de la justice distributive. 

Perspectives 

La question de la marchandisation et de la privatisation de l’éducation mérite d’être analysée en profondeur afin  de bien appréhender la signification, les implications  quotidiennes ou les conséquences  désastreuses d’un tel phénomène à tous les niveaux. Il s’agit pour Y. Mehdi « d’une  question éminemment politique car elle interroge la manière dont nous souhaitons, en tant que citoyens et citoyennes, organiser et repenser nos sociétés. Assujettir la formation à l’emploi, placer l’éducation sur les logiques de marché, monnayer le champ des activités périscolaires revient à détourner l’éducation de son objectif principal. [12] » 

Alors, que faire ? Il nous faut avant tout démarchandiser l’éducation pour lui rendre son essence, l’inscrire à nouveau dans une logique non marchande et la réorienter vers la poursuite de ses finalités fondamentales. Pour cela, une large mobilisation sociale, comme indiqué ci-dessus, s’avère nécessaire pour forcer les pouvoirs publics à prendre leur responsabilité dans le domaine de l’éducation et assurer l’accès gratuit de tous et de toutes à une éducation de qualité et ce, à tous les niveaux, du préscolaire à l’université. Il convient en même temps de mener un combat structurel en vue de la transformation de l’Etat lui-même. 

Livrer l’éducation au secteur privé, c’est la dévier de sa mission cardinale et la mettre au service d’intérêts particuliers. De fait, pour reprendre Mehdi « le secteur de l’éducation, pour conserver sa visée universaliste et émancipatrice, ne peut pas être livré aux intérêts à court terme du marché contradictoires avec la réalisation de l’intérêt général.[13] » Il convient d’inventer les moyens propres à endiguer la marchandisation de l’éducation et à éviter ou à contourner le deuxième piège dont parle Riccardo Petrella et qui est ainsi décrit : « le deuxième piège est le passage de l’éducation du champ du non-marchand à celui du marchand. Dès lors qu’on lui assigne pour tâche principale de former les ressources humaines au service de l’entreprise, il n’est pas étonnant que la logique marchande et financière du capital privé entende lui imposer la définition de ses finalités et de ses priorités. L’éducation est de plus en plus traitée comme un marché ».

Et c’est ce qu’il faut impérativement éviter, ici et ailleurs, et cela, par une forte et puissante mobilisation sociale, pour libérer l’éducation des chaînes de la marchandisation et lui permettre ainsi de remplir sa mission fondamentale celle d’aider à construire notre humanité, notre citoyenneté et à tisser le lien social, des liens personnels profonds entre les citoyens. A coup sûr, cela nous conduira vers une autre éducation qui enseigne le sens de la solidarité, du partage, de la coopération, la reconnaissance de l’autre, l’ouverture à l’autre etc. 

En ce sens, comme l’affirme Petrella « Apprendre à savoir dire bonjour à l’autre représente le point de départ décisif pour une « autre » éducation. Cela signifie que le système éducatif se donne comme fonction originale de faire apprendre à tout citoyen à reconnaître l’existence de l’autre comme base fondamentale de sa propre existence et du vivre ensemble. [14] »  

En Haïti où le système éducatif est privatisé à plus de 90%, « il est de toute urgence, comme l’estime, pour sa part, le professeur Louis-Juste, de repenser l’éducation en fonction des besoins de construction nationale et en fonction des objectifs de développement fixés dans le cadre d’un projet national global et non en fonction des besoins du capital ou du marché. [15] » 

Tout compte fait, il importe de sortir de cette logique marchande, de démarchandiser l’éducation, de lui redonner son vrai sens et de faire en sorte qu’elle soit d’abord au service de la construction de notre humanité, de notre citoyenneté et d’une autre forme d’État. Il est question d’éduquer, ici et ailleurs, non pas pour les besoins exclusifs du marché mais surtout en vue de construire des femmes et des hommes émancipés aptes à favoriser l’émergence d’un monde autre. 

 

[1] Christian Laval, Francis Vergne, Pierre Clément, Guy Dreux, La nouvelle école capitaliste, éd. La Découverte/Poche, Paris 

[2] Pierre Salama, Jacques Valier, Une introduction à l’économie politique, éd.  François Maspero, Paris, 1981, p.9 

[3] Jn Anil Louis-Juste, in PAPDA : la ZLEA menace l’existence de la culture nationale, https://www.google.ht/search?ei=myyWqg30fbOAozHluAN&q=anil+louis+juste+et+la+marchandisation+de+l%27%C3%A9ducation&oq=anil+louis+juste+et+la+marchandisation+de+l%2. 

[4] Un service public est une activité exercée directement par l’autorité publique (Etat, collectivité territoriale ou locale) ou sous son contrôle, dans le but de satisfaire un besoin d’intérêt général. Par extension, le service public désigne aussi l’organisme qui a en charge la réalisation de  ce service. Le fondement de la notion de service  public est que certaines activités sociales considérées comme  essentielles et stratégiques doivent être gérées selon des critères spécifiques pour permettre un accès à tous et contribuer à la solidarité et à la cohésion sociale, culturelle et économique de la société.  Ces activités doivent donc échapper à la logique du marché et à la recherche du profit. C’est le cas, en particulier, lorsque sont nécessaires : des investissements lourds non rentables à court terme, une gestion à long terme, la sauvegarde d’un bien rare et précieux, la gestion d’un espace.                                                                                                                                                 

Les trois grands principes auxquels sont soumises les missions de services publics sont : la mutabilité (capacité d’adaptation aux conditions et aux besoins), l’égalité (dans l’accès au service et dans les tarifs) et la continuite. (http://www.toupie.org/Dictionnaire/Service_public.htm) 

[5] Pierre Salama et Jacques Valier 

[6]RÉJANE REIBAUD, https://www.lesechos.fr/14/12/2015/LesEchos/22086-039-ECH_la-marchandisation-de-l-enseignement.htm#VZMQF760rv7dDQsB.99   

[7] Jean Anil Louis-Juste,Ibid                                                                                                 

[8] Jean Anil Louis-Juste, Ibid                                                                                                                                                          

[9] R. Petrella, Ibid                                                                                                       

[10]Catherine Chabrun, Ibid.                                                                                                                                 

[11] Jean-Pierre Proulx , Ibid                                                                                                              

[12] Y. Mehdi, Ibid                                                                                   

[13]http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/08/27/l-ecole-face-au-fleau-de-la-marchandisation_1403313_3232.html#im8fu649Eo1GT76z.99                                                                                                  

[14] R. Petrella, Ibid                                                                                                         

[15] Jean Anil Louis-juste, Ibid 

 


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